Jaws Stern | Test complet du flipper
· Lazarvs

JAWS | AMITY ISLAND N’A TOUJOURS PAS FERMÉ SES PLAGES
Amity Island conserve manifestement le maire le plus obstiné de l’histoire du tourisme. Des baigneurs disparaissent, un requin transforme l’océan en buffet à volonté et la réponse officielle consiste encore à vérifier si les plages ne pourraient pas rester ouvertes jusqu’au 4 juillet. Cinquante ans après le film de Spielberg, Stern récupère cette situation parfaitement absurde et la confie à Keith Elwin. Son catalogue pouvait laisser attendre une nouvelle démonstration de densité mécanique ; Jaws prend une direction beaucoup plus ouverte avec un fan layout immédiatement lisible, un spinner à gauche, plusieurs grandes trajectoires, North Beach, un mini-batteur, une longue ligne de harpon et suffisamment d’espace pour que la bille traverse réellement le plateau.
La chasse organise tout le reste. Le joueur attire Bruce avec le chum, attache des barils, ferme les plages, poursuit plusieurs requins et sauve des baigneurs tandis qu’un aileron motorisé finit par traverser physiquement ses lignes de tir. Premium et LE ajoutent l’apparition de Bruce dans le bateau de Ben Gardner et l’Orca upper playfield, sans transformer le requin en mobilier permanent. Le logiciel a également achevé son évolution avec ses progressions supérieures, ses wizard modes, Team Play et Co-op ; Jaws peut désormais être jugé comme un ensemble abouti plutôt que comme une promesse logicielle.
Gameplay : Keith Elwin construit un fan layout et lâche un requin dedans
Le premier contact surprend presque par sa simplicité. Les tirs partent naturellement des deux batteurs inférieurs, l’espace laissé autour des grandes lignes permet de jouer la bille avant de jouer le code et plusieurs trajectoires donnent immédiatement envie d’être reprises. L’orbite gauche et son spinner appellent la vitesse, North Beach offre un retour particulièrement satisfaisant et les rampes conservent une circulation fluide sans interrompre constamment l’action pour lancer une animation. Le mini-batteur enrichit le dessin du plateau en récupérant certaines trajectoires dans la partie supérieure et en ouvrant notamment la longue ligne du harpon. Le Harpoon shot résume parfaitement l’approche : long, visible, gratifiant lorsqu’il traverse proprement sa ligne et intéressant avant même de considérer sa valeur. Le software donne ensuite une fonction stratégique à ce plaisir mécanique sans jamais lui servir de béquille.
L’aileron motorisé ajoute la perturbation nécessaire à un layout autrement très propre. Son déplacement place une cible mobile au milieu de lignes essentiellement fixes et transforme la chasse en interaction directe. Le Chum Bucket suit une logique beaucoup plus simple avec son Newton ball, mais l’effet fonctionne pour la même raison : le geste physique traduit immédiatement l’action thématique. Jaws ne surcharge donc pas son plateau de mécanismes complexes pour justifier la licence. L’ouverture du fan layout facilite l’entrée, puis la répétition des trajectoires, l’exploitation du mini-batteur et la qualité des présentations de bille installent progressivement l’exigence. Jaws se comprend vite, mais la précision nécessaire pour le jouer vraiment bien apparaît beaucoup plus lentement.
Ruleset & Progression : On ne chasse pas Bruce en trois tirs
Le ruleset s’organise autour de trois grandes familles : les Shark Encounters avec Night Swim, Scars, Beach Panic, Pond Attack et Raft Attack ; les Bounty Hunts avec Mako, Hammerhead, Tiger, Thresher et Great White ; le Fish Finder avec Night Search, Cast ’N’ Catch, Super Life Ring, Super Buoys et Video Mode. Autour de ces axes viennent les plages, les Beachgoers, le chum, les barils, Rescue Multiball, Jaws Multiball et les progressions supérieures. L’ensemble reste lisible parce que chaque système correspond à une action immédiatement compréhensible. Fermer une plage, poursuivre un requin, préparer la chasse ou sauver des nageurs ne demande aucune traduction abstraite. Les Shark Encounters conduisent vers Bruce, les Bounty Hunts diversifient les chasses, les Shark Tower targets alimentent la gestion des plages et les objets de Quint et Hooper deviennent de vraies fonctions plutôt que des accessoires décoratifs.
La profondeur vient surtout de la manière dont ces branches peuvent converger. Le Fish Finder exploite une autre zone du plateau et évite que toute la stratégie repose sur les mêmes tirs, tandis que chum, barils, harpon et multiballs peuvent approcher simultanément de leur déclenchement. Un événement prêt n’est donc pas automatiquement celui qu’il faut prendre. Retarder une séquence, terminer une autre progression ou profiter d’une phase plus sûre pour préparer un objectif difficile peut modifier complètement la valeur de la partie. Les mises à jour ont donné à cette structure ses destinations supérieures et ses wizard modes, tandis que Team Play et Co-op élargissent l’usage collectif sans modifier le cœur du système. Jaws ne cherche pas à impressionner par le volume brut de règles ; il demande surtout au joueur de comprendre leur ordre, leur timing et leur interaction.
Rythme : Le requin fonctionne mieux lorsqu’on ne le voit pas tout le temps
Jaws construit son rythme sur l’alternance entre circulation et menace. Les phases ordinaires laissent suffisamment de temps au fan layout pour s’exprimer avant que l’aileron, Blood in the Water ou un multiball ne viennent augmenter la pression. La machine évite ainsi une intensité constante qui aurait rapidement rendu Bruce banal.
L’apparition de l’aileron modifie instantanément l’état du jeu. Une circulation jusque-là parfaitement connue accueille soudain une cible en mouvement et la tension vient de cette perturbation plutôt que d’une simple augmentation du volume sonore ou du nombre de flashers. Les multiballs produisent ensuite les pics les plus francs, avec des séquences qui accélèrent l’action tout en conservant un lien direct avec la progression qui les a déclenchées. Le retour au jeu en bille unique évite également la fatigue : Jaws peut laisser repartir une longue trajectoire, un spinner ou une séquence de rampes avant la prochaine montée. La menace fonctionne parce qu’elle peut disparaître assez longtemps pour redevenir inquiétante.
Thème & immersion : Bruce n’avait pas besoin d’occuper la moitié du plateau
Michael Barnard construit l’identité visuelle autour de la mer, de l’Orca, de la signalétique d’Amity, du matériel de pêche et du sang sans recouvrir chaque centimètre carré d’un collage de personnages. Cette retenue laisse le layout dominer et permet aux principaux repères de rester immédiatement lisibles. L’audio complète fortement cette approche grâce à la musique de John Williams et au contenu vocal enregistré par Richard Dreyfuss. Quelques notes suffisent à installer Bruce bien avant toute apparition physique. Le Chum Bucket, les barils, le harpon et le moulinet prolongent cette logique directement sous la glace : l’adaptation privilégie les actions plutôt qu’une accumulation de références.
Premium et LE renforcent cette matérialité avec le bateau de Ben Gardner, le requin motorisé et l’Orca upper playfield. Le bateau devient une vraie zone de jeu avec sa Lookout Tower ramp, sa roue utilisée comme spinner horizontal et sa cible Radio, tandis que Bruce surgit à travers la coque pendant certaines séquences sans rester exposé en permanence. Cette gestion de la présence du requin respecte beaucoup mieux le film qu’un énorme toy visible dès le plunge. L’aileron, Blood in the Water et les apparitions ponctuelles suffisent à entretenir la menace jusqu’au moment où Bruce prend réellement possession de la scène.
Lisibilité & maîtrise : Savoir où tirer ne suffit pas à construire une grande partie
Jaws fait partie des Elwin les plus accueillants visuellement. Les grandes trajectoires sont identifiables, l’aileron attire naturellement le regard et plusieurs objectifs physiques se comprennent sans passer par le status screen. Un nouveau joueur peut donc rapidement déclencher du contenu et prendre du plaisir. Cette accessibilité masque cependant une exigence beaucoup plus forte dès que l’on cherche à répéter les tirs, conserver la bille et exploiter proprement le mini-batteur. Le Harpoon shot reste lisible, mais sa répétition demande une présentation propre ; les Bounty Hunts ou Shark Encounters sont faciles à comprendre, mais bien les intégrer dans une partie demande du contrôle.
L’apprentissage repose ainsi sur l’approfondissement plutôt que sur l’accumulation. Le joueur identifie d’abord les grandes branches, puis apprend à les ordonner, à retarder certains déclenchements et à profiter des fenêtres de sécurité. Le visiteur peut jouer pour Bruce, les rampes et le spinner sans connaître les wizard modes ; le propriétaire travaille progressivement le timing, la préparation et la cohérence de ses runs. Cette double lecture donne à Jaws une accessibilité immédiate sans réduire sa marge de maîtrise.
Longévité : Quand Bruce devient familier, le jeu doit encore tenir
L’effet de découverte disparaît forcément. L’aileron, Bruce et l’Orca finissent par devenir connus, et une machine uniquement construite autour de leur spectacle perdrait alors une grande partie de son intérêt. Le layout évite ce problème grâce à des trajectoires qui restent agréables indépendamment de la licence, un spinner toujours satisfaisant, un mini-batteur qui continue à demander de la précision et un Harpoon shot capable de conserver sa valeur physique longtemps après que la séquence associée est parfaitement connue.
Le ruleset apporte en parallèle suffisamment de routes pour éviter une ouverture entièrement figée. Shark Encounters, Bounty Hunts, Fish Finder, plages, barils et multiballs permettent de réorganiser une partie lorsqu’un axe se dégrade, tandis que les wizard modes donnent un horizon aux runs ambitieux. La longévité de Jaws ne dépend donc pas d’une infinité de contenus cachés ; elle repose sur la possibilité de mieux jouer un plateau déjà connu, de mieux préparer les convergences et de mieux exploiter les mêmes systèmes. Pour une machine de collection, cette forme de rétention est beaucoup plus solide qu’un simple effet de nouveauté.
Machine physique : Pro garde le jeu, Premium et LE montent réellement à bord de l’Orca
La Pro conserve le cœur de Jaws avec l’aileron motorisé, le Chum Bucket, le harpon, le moulinet, les Shark Tower targets et l’ensemble des grandes progressions logicielles. Le fan layout reste donc pleinement cohérent malgré une construction matérielle plus simple. Premium et LE enrichissent plusieurs zones avec l’Orca upper playfield, un quatrième batteur, le bateau de Ben Gardner, le requin motorisé, de véritables drop targets pour le Fish Finder et une Wave ramp plus développée. La différence ne crée pas un autre jeu, mais elle modifie nettement la présence physique de la licence et la richesse de la partie supérieure.
La Limited Edition ajoute principalement ses finitions spécifiques avec sa production limitée, sa plaque numérotée, la signature de Keith Elwin, son backglass miroir inspiré de l’affiche de Roger Kastel, son cabinet foil, ses art blades, son verre antireflet, son shaker, son audio renforcé, le Speaker Expression Lighting et son armure dédiée. La 50th Anniversary Premium Edition reprend la base Premium avec un traitement anniversaire et un topper spécifique proposant son propre challenge mode. Malgré cette montée en gamme, Jaws reste matériellement discipliné : les mécanismes importants sont concentrés sur quelques effets lisibles et ne saturent jamais la surface de jeu, ce qui permet aux versions les plus équipées d’ajouter du spectacle sans compromettre la circulation.
Verdict éditorial : Le requin n’est pas la meilleure chose dans Jaws
Jaws aurait facilement pu devenir une licence dominée par Bruce. Stern disposait du requin le plus célèbre du cinéma, de la musique de John Williams, de l’Orca et d’une iconographie capable de vendre la machine avant la première bille. Keith Elwin choisit pourtant une solution beaucoup plus durable : le thème doit renforcer le layout, pas compenser ses faiblesses. Cette décision change totalement la relation avec la machine une fois la découverte passée. L’aileron devient familier, le bateau éventré ne surprend plus et l’Orca cesse d’être une attraction nouvelle, mais la bille continue à donner envie de chercher une meilleure trajectoire, une meilleure présentation au mini-batteur ou une construction plus propre de la partie.
Sur mon LE, l’intérêt vient exactement de cet équilibre. Bruce, l’Orca et les références au film apportent la présence attendue sans transformer chaque partie en démonstration permanente. Le code donne suffisamment de matière pour construire des runs ambitieux, tandis que les tirs restent satisfaisants en dehors de toute progression supérieure. Après suffisamment de temps, Jaws ne se résume plus au requin que l’on attendait de voir surgir. La machine devient un jeu de trajectoires, de contrôle et de préparation dans lequel la licence continue à renforcer les grandes séquences sans jamais remplacer le plaisir de la bille. Bruce attire naturellement vers la machine ; le dessin du plateau explique beaucoup mieux pourquoi on continue à appuyer sur Start lorsque l’on sait déjà exactement où il se cache.
Ainsi ai-je parlé.

L’auteur
LazarvsFondateur de Pinball Xperience. Joueur. Collectionneur. Créateur. Le flipper comme jeu, culture et industrie. PLAY. LEARN. CONNECT.
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